Du vendredi 23 août 2019

L’esprit Religieux

Texte dans le journal Mediapart (rubrique studio)

L’esprit religieux est un état d’esprit en lequel il n’y a aucune peur, donc aucune croyance d’aucune sorte, mais seulement ce qui « est », ce qui est, en tout état de fait.

Un esprit religieux est totalement différent de celui qui croit en une religion. On ne peut pas être religieux et en même temps être hindou, musulman, chrétien, bouddhiste. Un esprit religieux n’est pas à la recherche de quelque chose, il ne peut faire aucune expérience avec la vérité, car elle n’est pas une chose qui puisse être dictée par le désir ou la souffrance, ni par un conditionnement, hindou ou autre.

L’esprit religieux inclut l’esprit scientifique

L’esprit religieux est celui qui s’est affranchi de toute autorité. Et il est extrêmement difficile de ne dépendre d’aucune autorité – ni celle imposée par autrui, ni celle de l’expérience que nous avons engrangée et qui est liée au passé, à la tradition.

L’esprit religieux n’a pas de croyances, pas de dogmes ; il s’attache à un fait, puis à un autre : l’esprit religieux est donc aussi un esprit scientifique. Mais en revanche, l’esprit scientifique n’est pas un esprit religieux. L’esprit religieux inclut l’esprit scientifique, mais il ne suffit pas que l’esprit soit rodé aux connaissances scientifiques pour qu’il soit religieux autant.

L’esprit religieux s’intéresse à l’existence humaine dans sa totalité, à son fonctionnement global, et non pas à une fonction particulière.

Le cerveau, lui, s’intéresse à une fonction particulière : il se spécialise. Il fonctionne dans le cadre d’une spécialité, comme chez le scientifique, le médecin, le musicien, l’artiste, l’écrivain. Ce sont ces techniques spécialisées, dont le champ est très restreint, qui sont responsables des divisions non seulement intérieures, mais extérieures.

C’est sans doute le scientifique qui, au même titre que le médecin, est actuellement considéré par la société comme le plus éminent et le plus indispensable de ses membres. La fonction prend donc une importance prédominante, car le statut social, c’est-à-dire le prestige, en dépend. Là où il y a spécialisation, il y a donc fatalement contradiction, et aussi un rétrécissement de l’esprit ; ainsi fonctionne le cerveau.

 

 

Être religieux, c’est être sensible au réel

(31/03/2016) – Jiddu Krishnamurti (1895 -1986)

Cette verte prairie parsemée de fleurs jaune moutarde et traversée par un ruisseau offre un bien joli spectacle. Je la contemplais pas plus tard qu’hier soir : face à la beauté́ et à la paix extraordinaires de la campagne, on se demande invariablement ce qu’est la beauté. Il existe une réaction instinctive à ce qui est beau comme à ce qui est laid, c’est la réponse du plaisir ou de la douleur, et nous exprimons ce sentiment sous forme de mots, en disant : « C’est beau », ou : « C’est laid. » Or ce qui compte n’est pas le plaisir ou la douleur, mais plutôt le fait d’être en communion avec toute chose, d’être sensible à la fois au beau et au laid.

Qu’est-ce que la beauté ? C’est une question tout à fait fondamentale, ne l’écartez pas, car elle est loin d’être superficielle. Comprendre ce qu’est la beauté, avoir ce sentiment de bonté qui vient quand l’esprit et le cœur sont en communion avec quelque chose de beau, sans aucun blocage, parce qu’on se sent parfaitement à l’aise – cela a sans aucun doute une immense portée dans la vie ; et si nous ne connaissons rien de cette réaction face à la beauté, nos vies seront bien creuses. On peut être entouré d’une immense beauté, environné de montagnes, de champs et de rivières, si l’on n’est pas conscient de tout cela, autant être mort.

Vous tous, garçons et filles, mais vous aussi les adultes, posez-vous simplement cette question : qu’est-ce que la beauté ? La propreté, la netteté de la tenue vestimentaire, un sourire, un geste gracieux, le rythme d’une démarche, une fleur dans vos cheveux, de bonnes manières, une élocution claire, la prévenance, la considération envers les autres, qui inclut la ponctualité- tout cela fait partie de la beauté mais à un niveau superficiel, n’est-ce pas ? La beauté se limite-t-elle à cela, ou y a-t-il en elle quelque chose de beaucoup plus profond ?

Il y a la beauté de la forme, la beauté des lignes, la beauté de la vie. Avez-vous observé la forme harmonieuse d’un arbre quand il est tout en feuilles, ou l’extraordinaire délicatesse de sa silhouette nue sur fond de ciel ? De tels spectacles sont magnifiques à contempler, mais ils ne sont que l’expression superficielle de quelque chose de beaucoup plus profond. Qu’est-ce donc que nous appelons la beauté ?

Vous pouvez avoir un beau visage, des traits bien dessinés, vous pouvez vous habiller avec goût et avoir des manières policées, vous pouvez être un bon peintre ou écrire de bons textes sur la beauté du paysage, mais sans ce sentiment intérieur de bonté, toutes ces manifestations extérieures de la beauté mènent à une vie très superficielle, très sophistiquée, et qui n’a guère de sens.

Nous devons donc découvrir ce qu’est véritablement la beauté, ne croyez-vous pas ? Attention : je ne dis pas qu’il faille éviter les expressions extérieures de la beauté. Nous devons tous avoir de bonnes manières, être propres et nous habiller avec goût, sans ostentation, nous devons être ponctuels, nous exprimer clairement, et ainsi de suite. Ces choses-là sont indispensables et elles créent une atmosphère agréable ; mais elles n’ont que peu de signification en elles-mêmes.

C’est la beauté intérieure qui donne une grâce, une douceur exquise à la forme et au mouvement extérieurs.

Et qu’est-ce donc que cette beauté intérieure sans laquelle notre existence est très creuse ? Y avez-vous déjà réfléchi ? Sans doute pas. Vous débordez d’activité, votre esprit est trop occupé à étudier, à jouer, à parler, à rire et à taquiner. Mais vous aider à découvrir ce qu’est la beauté intérieure, sans laquelle forme et mouvement n’ont guère de sens – voilà qui fait partie des fonctions d’une éducation authentique. Et une aptitude profonde à apprécier la beauté est un élément essentiel de votre existence.

Un esprit superficiel peut-il apprécier la beauté ? Certes il peut en parler, mais peut-il faire l’expérience de cet immense jaillissement de joie que déclenche la vue de quelque chose de réellement beau ? Quand l’esprit ne s’intéresse qu’à lui-même et à ses propres activités, il n’est pas beau, et quoi qu’il fasse, il reste laid, limité, et par conséquent incapable de savoir ce qu’est la beauté. Alors qu’un esprit qui ne se soucie pas de lui-même, qui est dépourvu de toute ambition, qui n’est pas esclave de ses propres désirs, ou mû par la soif de réussite – cet esprit-là n’est pas superficiel, et il resplendit de bonté.

Comprenez-vous ? C’est cette bonté intérieure qui donne la beauté – même à ceux que l’on dit laids. Quand cette bonté intérieure est là, le visage ingrat se transforme, car la bonté intérieure est en réalité un profond sentiment religieux.

Savez-vous ce que veut dire être religieux ? Cela n’a rien à voir avec les cloches des temples, bien que leur tintement dans le lointain soit plaisant à l’oreille, rien à voir avec les pujas, ni avec les cérémonies des prêtres et tous ces rituels absurdes. Être religieux, c’est être sensible à la réalité : votre être tout entier, corps, cœur et esprit, est sensible à la beauté et à la laideur – à l’âne attaché à un poteau, à la pauvreté et à la saleté de cette ville, au rire et aux larmes, à tout ce qui vous entoure.

De cette sensibilité à tous les aspects de l’existence jaillissent la bonté, l’amour ; et sans cette sensibilité il n’y a pas de beauté, même si vous avez du talent, si vous savez vous habiller, si vous roulez dans une voiture luxueuse et si vous êtes d’une propreté irréprochable.

L’amour est une chose extraordinaire. Mais on est incapable d’aimer si l’on pense à soi-même – ce qui ne veut pas dire qu’on doive absolument penser à quelqu’un d’autre. L’amour n’a pas d’objet : il est. L’esprit qui aime est en réalité un esprit religieux car il est dans le mouvement de la réalité, de la vérité, de Dieu, et seul un tel esprit peut savoir ce qu’est la beauté. L’esprit qui n’est pas enfermé dans une philosophie, prisonnier d’un système ou d’une croyance, qui n’est pas mû par sa propre ambition et qui est donc sensible, vif, attentif – cet esprit-là possède la beauté.

Il est très important que vous appreniez, tandis que vous êtes jeunes, à être ordonnés et propres, à vous asseoir correctement sans vous agiter sans cesse, à bien vous tenir à table, à être prévenants et ponctuels ; mais tout cela, bien que nécessaire, reste superficiel, et si vous ne faites que cultiver le superficiel sans comprendre ce qu’il y a de plus profond, jamais vous ne connaitrez le sens véritable de la beauté. Un esprit qui n’appartient à aucune nation, à aucun groupe, à aucune société, qui n’exerce aucune autorité, qui n’est ni motivé par l’ambition ni freiné par la peur – cet esprit-là est toujours resplendissant d’amour et de bonté. Parce qu’il est dans le mouvement de la réalité́, il sait ce qu’est la beauté ; étant à la fois sensible au beau et au laid, cet esprit est créatif, et sa faculté de compréhension est sans limites.

Jiddu Krishnamurti

 

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